Journée internationale du droit des femmes 2022
Publié par Transistor le
Tags : blog, feminisme, militantisme, discours
Chères cis, vous qui n'êtes pas mes soeurs à vrai dire ;
En ce 8 mars où la sororité est glorifiée, nous ne pouvons pas être sorores avec tout le monde, et nous pouvons encore moins être sorores n'importe comment. Aujourd'hui encore, nous sommes, nous les femmes trans, de grandes oubliées des luttes féministes.
Il faut dire qu’entre le mythe transphobe d’extrème-droite selon lequel les femmes trans seraient des hommes travestis dans l'objectif d'agresser et violer les femmes cisgenres, ainsi que l'imagerie de lutte génitaux-centrée, en tant que personne trans nous ne disposons pas de beaucoup de marge pour exister, pour parler, et pour revendiquer nos existences et nos besoins. Mais nous en avons encore moins dans la sphère féministe.
Aujourd'hui encore, en 2022, il est anxiogène en tant que femme trans de nous imaginer dans les lieux de lutte et de rencontre féministe, lieux qui semblent pourtant aussi pensés pour nous, femmes. Car même auprès de nos consoeurs cisgenres, notre identité est constamment remise en question et débattue. Avant même de trouver auprès des femmes cisgenres de l'écoute ou du soutien, il faut déjà réussir à trouver du respect.
Car le respect, de la part des femmes cis, nous ne l'avons pas. Nous ne l'avons pas quand il nous est tout le temps demandé de justifier notre identité : car si les femmes cis ont le droit légitime de revendiquer toute apparence, de d'ultra butch a l'ultra femme, nous les femmes trans sommes contraites de devoir performer l'ultra féminité pour être acceptées. Cela avant d'être en fait insultées car performer la féminité, "c'est perpétuer les stéréotypes de genre" selon vous. Il faudrait bien savoir ce que vous voulez.
Si demain l'une de mes sœurs ou moi-même nous faisons agresser ou assassiner, ce sera bel et bien un crime misogyne. Pourtant, nous ne recevrons de nos consoeurs cis aucun soutien, si ce n'est de la transphobie. Notre meurtre ne sera pas comptabilisé comme un féminicide. Non, parce qu'encore une fois, nous ne sommes pas considérées comme des femmes. Parce que supposément j'aurais une bite, je n'ai pas le soutien des femmes cis.
Il arrive assez souvent que nous soyons, en tant que femmes trans, considérées comme les ennemis du féminisme. Le collectif "féminicides par compagnons ou ex", connu pour son décompte, titrait dans une tribune publiée sur Marianne en janvier dernier, "des transactivistes violents tentent de s'imposer par la terreur dans les organisations féministes". Vous ne voulez tellement pas de nous au sein du féminisme que notre présence est considérée comme un coup d'État militant, nos revendications violentes, et vous préférez crier à l'agression (c'est si simple, lorsqu'il s'agit de vouloir isoler les femmes trans) que vous remettre en question.
Pourtant, nous aussi, nous sommes en première ligne des violences sexistes. Encore plus que les femmes cis. La misogynie, nous la vivons conjointement à la transphobie. Les violences sexistes et sexuelles, dans la rue, dans le monde du travail, dans le milieu scolaire, dans le milieu médical, dans le milieu familial, la précarité, la fétichisation... Nous les connaissons aussi. Inutile de jouer le jeu des traumas pour le faire réaliser.
Pour ça, je ne peux pas être sorore avec tout le monde, et je ne peux pas être sorore avec les femmes cis, quand elles-même perpetuent à notre égard les mêmes violences que l'on attribue à le gente masculine.
Nous aimerions pouvoir être acceptées, écoutées et comprises auprès de celles qui s'appellent nos sœurs, car nous vivons toutes les discriminations liées au genre. Mais le voila, le premier problème : l'imagerie féministe cisgenre, c'est une imagerie terriblement génitaux-centrée. Cela donne d'ailleurs lieu à des déclarations militantes débordant d'une lucidité politique incroyable : "la chatte, c'est l'origine du monde, la bite, c'est l'origine du mal".
Le problème, c'est ça : que je sois une femme cis ou une femme trans, aux yeux du féminisme, ça change déjà tout. Dans un cas je suis une femme, dans l'autre je suis selon les conceptions au mieux un pédé de luxe, au pire, un agresseur travestie. Et bien sûr, quoi qu'il en soit, je suis une bite, (ou pour ré-utiliser les mots particulièrement violents et aux résonances assez misogynes de femmes cisgenres peu renseignées sur le sujet, "un trou").
Parce que le féminisme, derrière une prétention mensongère à s'être déconstruit face au genre, aime quoi qu'il arrive utiliser les génitaux comme une hiérarchie. Mince. C'est vrai que la chatte, en plus d'être l'origine du monde, c'est la libération ultime des femmes. Évidemment, Mme Thatcher n'a jamais existé, les blanches colonialistes non plus. Les suffragettes d'ailleurs étaient des antiracistes convertis, bien sûr !...
Voilà, en l'occurrence, en quoi une hiérarchie sexuée amène : un tas de non-sens, tout aussi stupide que les fondements même du patriarcat. Réduire constamment la femme à une chatte et l'homme à une bite, au dela d'être absolument transphobe, abject et plutôt éloigné de la réalité, c'est aussi ne pas se rendre compte que l’on reproduit au sein même du féminisme les violences patriarcales que l’on cherche à détruire. Cela illustre aussi une réalité du féminisme : alors même que l’on se revendique déconstruit et que l’on milite pour l’abolition du genre, on se rend rapidement compte que les groupes et organisations sont assez souvent, sans l’être de manière officielle, en non-mixité de personnes assignées femme à la naissance. C’est voir des espaces où l'on prône prétendument l’ouverture d’esprit et l’acceptation de l’autre, mais ou l’on ne traine qu’entre femmes cisgenres & personnes non binaires assignées femme. Exister en tant que meuf trans dans ces espaces, c’est souvent attendre patiemment le moment où l'on se retrouvera pointée du doigt, prise à partie, et bannie des milieux qui prétendent nous accepter et nous protéger.
Le problème du féminisme cisgenre, hétéro et blanc, c'est celui d'avoir hérigé la figure de l'homme comme figure ultime du mal. Pourtant, les hommes ne sont pas le fond du problème. Figurer l'homme comme la source même du problème des femmes, c'est une méconception cis et blanche des réalitées matérielles et politiques de votre placement hiérarchique dans la société. L'ennemi, c'est certes le patriarcat, mais aussi la suprématie blanche, et leur inscription conjointe dans une société capitaliste et pyramidale. Penser que les femmes sont fondamentalement pures, et les hommes fondamentalement mauvais, c'est ne pas se rendre compte que de nombreux autres facteurs entrent en jeu. Penser que les violences patriarcales s'arrêtent aux actes des hommes sur les femmes, c'est réécrire l'histoire et les réalités capitalistes, racistes et coloniales du patriarcat. Penser qu'en tant que femme, même en étant blanche, cis et hétéro, on est excempt de comportements violents et problématiques, c'est abject. Personne n'est pur, car la pureté militante n'existe pas, et personne n'est déconstruit. Les femmes comme les hommes doivent remettre en question les normes de genres ainsi que les biais raciaux, classistes, validistes, putophobes, …
Et en l'occurrence, je vous demande à vous, femmes cisgenres, de remettre en question les biais transphobes que vous pouvez avoir, qui sont si présent dans la sphère féministe ces derniers temps, et tellement étouffants. Prendre la parole sur ce sujet, ce n’est pas un acte simple. C’est un acte où l’on est vulnérable. Car remplie de la peur de se voir encore une fois exclue des espaces dédiés aux femmes, de se faire étiqueter d’activiste violente, de se retrouver encore une fois face aux remarques transphobes qui transformeront la colère et frustration légitime en la manifestation d’une agressivité qui sera qualifiée de masculine.
Alors voila, en ce 8 mars, moi, je ne peux pas être sorore avec tout le monde. Ma sororité, je la dirige à mes soeurs trans invisibilisées, isolées, précaires, que l'on oublie et que l'on efface sous pretexte qu'elles ne seraient pas des femmes, sous pretexte qu'elles vaudraient moins qu'une femme cisgenre. Sous prétexte que ce serait trop difficile à accepter qu'elles soient des femmes. Sous prétexte qu'elles seraient tout aussi responsables que les hommes. Ma sororité, aujourd'hui, je la partage avec vous mes sœurs trans : que l'on vous voie et que l'on vous entende.
Ma sororité, je la partage avec vous, pour que notre communauté n’ai plus à vivre dans la crainte de sa famille, de ses cercles sociaux, de son environnement professionnel ou scolaire, ou encore du milieu médical. Pour que notre communauté n’ai plus à vivre dans la précarité. Pour que notre communauté ne soit plus exposée à autant de violence et à autant de souffrance psychologique, non pas en raison de nos identités, mais de comment notre entourage traite nos identités.
A vous, les femmes cis, je vous demande d'être non seulement nos alliées, mais aussi nos amies. Je vous demande de nous accepter, de nous écouter. Je vous demande de nous aider à faire entendre nos voix, pour que nous puissions aussi vivre dans une société où nous ne serions pas discriminée du fait de notre identité de genre. Je vous demande de vous éduquer et d'accueillir vos sœurs trans, qui ont besoin de vous dans leur cercle social : car il n'y a personne d'autre de mieux placé pour nous supporter dans la féminité que les autres femmes. Car ce n'est pas le rôle des hommes trans de nous apprendre à nous maquiller, de nous apprendre comment porter un soutien gorge, et en bref, comment performer les codes sociaux féminins. Vous savez que ces codes prennent des années à s'intégrer de par leur complexité. Et pour nous, au-delà d’être des stéréotypes, ils sont vitaux : ne pas les maîtriser nous expose à être plus facilement ciblées en société, et les maîtriser permet souvent d’échapper à la dysphorie et aux violences. Aidez nous à nous sentir en sécurité, aidez nous à nous sentir incluses. Ne prétendez pas à être des guides, car vous ne pouvez pas non plus prétendre à connaître une réalité qui n'est pas la vôtre ; mais soyez nos alliées, et soyez nos amies. Proposez votre aide aux femmes trans de votre entourage. Aidez-nous. Nos vies sont déjà terriblement compliquées, survivre à la misogynie, à la transphobie, et pour certaines d'entre nous au racisme, à la putophobie, au validisme, et à la précarité est une violence quotidienne qui pour beaucoup trop finit par être fatale.
Je vous demande aussi si vous le pouvez de donner aux associations et aux collectifs trans, car c’est l’action la plus utile que vous puissiez nous fournir. L’aide dont nous avons besoin pour survivre ne vient pas de l'État ; elle est mise en place par des collectifs et associations d’auto soutien entre personnes trans. Nos associations sont précaires, et pourtant leur existence et leurs actions sont vitales pour notre survie. Nous avons toujours besoin d’argent, car nous avons toujours besoin de mettre en place des solutions pour aider, soutenir, parfois soigner ou héberger des personnes trans précaires.
Pour conclure, à mes chères soeurs trans, je vous aime. A vous, chères cis, j’attends la preuve de votre sororité.